ASSOCIATION NATIONALE DES MECS :
DESSINER L’ARCHITECTURE D’UNE REFONDATION
L’expression d'incertitude systémique que nous empruntons à un économiste nous semble bien caractériser la situation du secteur social et médico-social. Toutes les organisations sociales qui interviennent dans ce champ sont entrées dans une période de métamorphoses et notamment celles qui ambitionnent de faire vivre ensemble des personnes en difficulté. Ces dernières ont comme particularité d’être des instances de liaison fragiles. Elles sont d'emblée confrontées à des tensions massives de par leur cœur de métier, celui de prendre en compte et d'accompagner des personnes en souffrance : « Elles ont à accueillir, gérer ou traiter ce que le social exclut. A la fois désavouées et magnifiées, elles figurent l’espace d’accueil du négatif. Modèle emblématique assigné à une position d’idéal, elles sont en même temps le lieu de recyclage de l’exclu, du désavoué ou de l’impensable… »
Ce que décrit Jean-Pierre Pinel ne concerne pas exclusivement les MECS, mais les MECS sont particulièrement concernées par ses constats. Dire que nombre de maisons d'enfants sont aujourd'hui durement mises à l'épreuve au quotidien ne rélève pas de l’inédit. Cette mise à l'épreuve concerne aussi bien les jeunes accueillis que les professionnels qui les accompagnent. Le contexte d'incertitude auquel nous faisions référence précédemment ne facilite pas les choses : politiques départementales de protection de l’enfance hétérogènes, incertitude budgétaire, incertitude conventionnelle,...
Mais notre propos n’est pas de nous complaire dans la plainte ou dans la déploration mais de rendre compte d'une réalité contrastée et de prendre la mesure des enjeux pour apporter des réponses adéquates.
Le défi est de penser l'actualité et l'avenir des maisons d'enfants à caractère social en identifiant leurs fragilités mais aussi leurs ressources. Du côté du positif, il faut constater que pour affronter les défis auxquels elles sont confrontées, les équipes ne partent pas de rien. Depuis quelques années, les MECS ont procédé à un remaniement profond de leurs pratiques éducatives et des logiques qui les sous-tendent. Elles se sont engagées dans une diversification de leurs prestations, redéfinissant leur métier de base par la déclinaison d’actions qui autrefois ne leur étaient pas dévolues : accueil séquentiel, accompagnement à partir du domicile de l’usager, soutien à la parentalité …
Malgré cette réactivité des MECS, malgré leur adaptabilité, nombre d'entre elles traversent des périodes plus ou moins difficiles et s'interrogent sur leur identité, notamment à cause de l’hétérogénéité des populations accueillies, de l’augmentation des jeunes présentant des troubles psychiques, des phénomènes de violence, de la difficulté à faire vivre des collectifs harmonieux…
Dans ce contexte, il n'est pas facile de donner du sens à un quotidien souvent bouleversé.
Il appartient aux associations et aux professionnels dans le cadre des mutations générées par les politiques publiques mais aussi des changements multiples affectant aussi bien les individus que leur être ensemble, de penser à nouveaux frais le métier de nos établissements et nos modes opératoires. Pour ce faire, on ne peut plus différer la mise en place d'un réseau qui aurait pour tâche de créer un mouvement de réflexion et d'analyse qui fonde, soutienne, dynamise les pratiques des professionnels. Il s’agit de dessiner les contours d’une refondation pour s’assurer une légitimité.
C’est sur cette base renouvelée que nous pourrons engager avec les élus, les instances de contrôle et de tarification, les prescripteurs un dialogue étayé et constructif sur les fondements politiques, techniques, cliniques et éthiques de nos interventions.
De quelques chantiers prioritaires
Nous nous limiterons ici à recenser quelques-uns des chantiers qui nous semblent indispensables d'ouvrir pour garantir un avenir à des établissements qui se questionnent sur leur utilité sociale :
- favoriser et développer l’engagement des associés et des administrateurs dans la formalisation de véritables projets associatifs, honorant aussi bien une visée politique qu’une dimension stratégique et se hissant à la hauteur de la complexité des problématiques de la protection de l'enfance.
- répondre à l’enjeu de la connaissance : connaissances des caractéristiques des populations accueillies comme base des politiques publiques mais aussi comme matériau mis à disposition des équipes pour un meilleur ajustement des pratiques ; connaissances produites par la réalisation d’études longitudinales, alors qu’aujourd’hui nous demeurons insuffisamment informés sur les parcours des usagers et les effets des diverses modalités de prise en charge ; connaissances générées par le développement de liens entre chercheurs et praticiens dans un contexte où les articulations sont insuffisantes et produisent peu de travaux propres à améliorer les modalités d’intervention.
- interroger l’évolution des modalités d’accueil et d’accompagnement des Mecs, qui pour tenir compte des exigences légales, des besoins des usagers et des attentes des prescripteurs, ont diversifié leurs offres de services au delà de leur cœur de métier historique organisé autour de l’hébergement continu d’enfants et d’adolescents dans une logique substitutive puis supplétive. Cette évolution était nécessaire, notamment pour prendre en compte les parents, mais peut se traduire aujourd’hui par un empilage des habilitations (Accueil séquentiel, SEMO, SAMAD, AEMO renforcée…). Cet état de fait en même temps qu’il multiplie les modalités et les tarifs de prise en charge, rigidifie chez les jeunes accueillis la notion d’itinéraire. La diversité des « cases tarifaires » génère la notion même d’ « incasables ». La fonction de référent se dérobe derrière l’hyperspécialisation des services. La recherche toujours plus aigüe du « juste prix » donne l’illusion qu’y correspond une « juste place ». En même temps qu’elle génère une fragilité financière, cette recherche évacue le risque inhérent à tout pratique éducative, dès lors qu’elle se veut itérative et accompagnement singulier. Penser en termes de dispositif comme l’expérimentent les ITEP, dans le champ médico-social, constitue certainement une piste à explorer.
- redéfinir l'action éducative en établissement résidentiel. L’articulation de l’individuel et du groupal constitue un défi central pour les établissements. A l’heure du projet personnalisé, des entretiens individuels et du sur mesure, quel sens peut prendre la dimension collective de l’accompagnement éducatif ? Comment tisser de l’individuel et du collectif, c’est-à-dire répondre aux besoins et attentes de la personne accueillie, tout en soutenant la question du vivre ensemble et du monde commun ? Comment intégrer pleinement la dimension groupale dans la boîte à outils éducative ? La réflexion sur l’action éducative en établissement résidentiel devra également s’attacher à redonner sens à la banalité du quotidien, un quotidien qui constitue le cadre et la matière de la compétence éducative, l’originalité de la place de l’éducateur se jouant « dans le nouage si particulier qui fait de la vie quotidienne le lieu de sa pensée et de son action . » C’est ainsi que nous remettrons sur le métier la question du faire avec, des médiations éducatives, dont on redécouvre aujourd’hui l’intérêt. Il s’agit, en fait, de redéfinir les fondamentaux d’une clinique éducative.
- penser l’articulation entre la formation initiale et/ou continue des travailleurs sociaux et les besoins repérés dans l’accompagnement de jeunes en grande difficulté accueillis en MECS. Comme nous le notions précédemment, la dimension collective de l’accompagnement de jeunes en carence de repères nécessite des positionnements et des réponses éducatives spécifiques. Face aux manifestations comportementales des usagers (violences, dépressions, scarifications, fugues, etc.) amplifiées par le groupe, les professionnels sont souvent désarmés pour y apporter des réponses éducatives ou/et pédagogiques ajustées. Bien souvent de très jeunes professionnels (premier emploi dans le secteur social après obtention du diplôme) peuvent se sentir en échec dans la prise en charge éducative en internat, reconnaissant ne pas toujours être détenteurs des aptitudes et compétences nécessaires (gestion de groupe, gestion des émotions, formation à l’animation et à la médiation, etc.) Force est de constater qu’à une certaine rudesse du quotidien peut s’opposer l’inadéquation des réponses des jeunes professionnels par manque d’assurance, de maturité professionnelle et par défaut de formation adéquate. Quant aux professionnels expérimentés, une formation continue répondant de manière plus ajustée aux questions et aux attentes générées par des pratiques éprouvantes à long terme constituerait un moyen efficace contre l’usure professionnelle.
- définir un positionnement institutionnel quant à la prise en compte des familles et qualifier les modalités d'aide et de soutien à la parentalité à l'heure où trop de pratiques en direction des parents demeurent incertaines. Les pratiques d’accompagnement des parents dans les MECS sont multiples mais trop souvent ne correspondent ni à des objectifs clairement définis ni à des techniques d’intervention formalisées. Ces approximations peuvent être gravement pénalisantes pour les parents surtout lorsque l’on connaît leurs parcours de vie, leurs fragilités, leurs souffrances. Il importe donc de caractériser les modes d’intervention auprès des parents. S’agit-il de les associer au projet des professionnels ? Ou plutôt de prendre en compte leur projet parental dans une démarche de co-éducation ? Opte-t-on pour une démarche de guidance, de soutien, d’étayage des fonctions parentales ou s’inscrit-on explicitement dans un projet de thérapie familiale ? Comment évalue-t-on les potentialités parentales ? Quel dispositif institutionnel met-on en place pour que les professionnels puissent mettre au travail collectivement leurs représentations des parents ? Quelle formation des professionnels est organisée pour ne pas leur faire jouer le rôle d’apprentis sorciers et, de ce fait, mettre en danger des parents vulnérables ?...
- élaborer des méthodologies d'évaluation au service de la clinique. Plutôt que d’importer des référentiels et de technologies qui viennent faire effraction dans la culture institutionnelle de l’établissement, il y a une véritable opportunité pour faire de l’évaluation un moyen privilégié de progresser dans l’objectivation des pratiques existantes et des outils déjà disponibles. L’évaluation peut alors être pensée comme contribuant à la construction de l’identité des éducateurs intervenant en MECS, identité souvent indéfinie et donc insuffisamment valorisée et reconnue.
- mieux soutenir à plusieurs la question du soin pour répondre aux besoins des jeunes accueillis, notamment de ces adolescents dont l’accompagnement se situe aux frontières de l’éducatif, du judiciaire et du sanitaire. En effet, le rajeunissement et l’augmentation des problématiques adolescentes, assurément difficiles à qualifier cliniquement et posant des problèmes particulièrement complexes à soutenir tant dans l’accompagnement individuel que collectif, rendent d’autant plus nécessaire la prise en charge conjuguée, interinstitutionnelle et multidisciplinaire pour faire échec à des réponses successives et non-coordonnées. Dans le même temps, il faut bien constater que le fonctionnement en réseau, le travail à plusieurs, les articulations du social avec le médico-social et le sanitaire peinent à s’instituer dans de nombreux départements.
- penser service tout en ne réduisant pas à une dimension de client la figure complexe du bénéficiaire. Il est à la fois sujet de droit, usager, citoyen ... L’enjeu ici est de mettre en œuvre au quotidien une dialectique subtile qui consiste à assumer une position de prestataire de service sans jamais renoncer à ses fondamentaux éthiques, cliniques, techniques.
- participer à la définition d’un modèle de gouvernance et de management à l’intérieur duquel c’est la clinique qui donne du sens aux pratiques dirigeantes et la gestion qui soutient la clinique. Ce modèle construirait notamment son originalité sur sa capacité à intégrer dans son champ conceptuel une clinique de l’institution, c’est-à-dire à développer une certaine intelligence des processus psychiques groupaux et institutionnels à l’œuvre sur le terrain professionnel, à prendre en compte les effets d’une souffrance venue se déposer sur le cadre institutionnel, à faire de la reconnaissance tant des usagers que des professionnels une orientation managériale prioritaire … La réflexion sur des modes de direction qui tiendraient mieux compte de la singularité de nos institutions devrait également faire place à la question de la participation de toutes les parties prenantes, la participation des usagers dans le cadre des maisons d’enfants demeurant un thème largement à investir.
Le juste positionnement des équipes de direction
Ces défis et d’autres, car nous ne prétendons pas être exhaustifs, les MECS les relèveront d'autant mieux que les équipes répondront de manière appropriée, c’est-à-dire en soutenant prioritairement la question clinique et en résistant aux pressions d’un environnement qui risque d’imposer logique de conformité et emprise procédurale.
Le contexte appelle tout particulièrement un juste positionnement des équipes de direction. De ce positionnement vont largement dépendre la mise en mouvement d’équipes aux compétences reconnues et valorisées et leur investissement dans la construction d’outils en adéquation avec les cultures professionnelles et institutionnelles, l’intégration de l’évaluation dans les pratiques communes, une prise en compte effective des usagers, la promotion d’une culture de l’élaboration collective, la mise en œuvre d’une véritable reliance entre les différents acteurs.
La création de l’ANMECS
Les équipes des instituts de rééducation, devenus ITEP, ont su se rassembler pour exister face aux pouvoirs publics mais également pour réfléchir ensemble à leurs pratiques et se constituer un patrimoine clinique et technique transmissible. Les MECS souffrent de leur isolement, de leur manque de coopération, de leurs difficultés à formaliser leurs expériences, à les modéliser et à les communiquer. Aujourd'hui, pour faire échec à cette logique d’atomisation, il a été décidé dans la mouvance des premières journées nationales des MECS qui se sont tenues les 24 et 25 mars 2011 à Bordeaux de faire exister une association nationale à la fois pour capitaliser les savoirs et savoir-faire, travailler collectivement les questions majeures auxquelles sont confrontées nos établissements, représenter nos structures auprès des pouvoirs publics et ainsi faire la démonstration de notre utilité sociale.
[1] Daniel Cohen, La Prospérité du vice, Une introduction (inquiète) à l’économie, Paris, Albin Michel, 2009.
[1]Jean-Pierre Pinel, « La déliaison pathologique des liens institutionnels» in R. Kaës, Souffrance et psychopathologie des liens institutionnels, Paris, Dunod, 1996.
[1] Nous pensons notamment à la loi du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance.
[1] J.-F. Costes, « Le primat du quotidien », in F. Batifoulier et N. Touya, Promouvoir les pratiques professionnelles en action sociale et médico-sociale, Etablissements, dispositifs, réseaux, Paris, Dunod, 2011.



